D’un strapontin l’autre.
- Je t’ai vu l’ami ! T’inquiète ! Le froid, le froid ! Bien engoncé et puis un bonnet ! T’as raison l’ami ! T’es un militaire, ça se voit ! T’es militaire non ? T’es d’où le frère d’armes ?
- Je suis marocain avant tout ! La gendarmerie royale j’ai fait et ensuite la France et la maçonnerie …
- Ouais mon frère, je le savais bien, je l’avais vu qu’on était frère d’armes ! Merde ! Le froid, le froid je te dis que ça ! On est bien mieux assis là qu’à courir derrière le bus ! Bonjour ma petite dame ! Elle veut la place la petite dame ? Parce qu’on a beau être handicapé on en reste pas moins un homme ma petite dame ! Pensionné, oui madame ! Elle descend au prochain ? Non, sûr, Elle ne veut pas la place ? C’est vous qui voyez, madame ! Non, sûrement ? Royal au bar ! Madame reste debout ! Et le frère d’armes ! La Légion qu’j’étais ! 27 ans ! Troufion pis sergent pis re-troufion à cause d’un sale lieutenant ! Mais bon sous-off quand même à la sortie pour la retraite ! Et puis médaillé ! De haut en bas ! Trois dans le buffet, un éclat à la tête, les reins touchés à Kolwesi … Et pis toutes les autres fois, et pis les filles, surtout les filles parce que ça les filles ça te décime une armée plus vite que le chimique ! Comment tu veux tirer quand tu pisses des aiguilles ! Ah la merde ! Oh pardon ma petite dame ! On s’emporte mais c’est pas sale, c’est vrai ! Puis vous savez ce que j’en dis ! Veut toujours pas la place la petite dame ? C’est pas forcé ! Hein ? Je vous la laisse, moi j’ai ma canne pour me tenir debout ! Non, sûr ? Oh ! Mon frère d’armes, tu es où là, je te vois plus là ! il y a comme qui dirait foule d’un coup !
- Je suis là, monsieur ! Mais c’est vrai il y a des gens entre nous …
- S’il vous plait, oui, vous, vous pourriez vous décaler, là, oui, que je voie mon frère d’armes, c’est qu’on cause et c’est mieux quand on se voit, on se comprend mieux ! Merci ! Vous êtes gentilles ! Et toi le frère d’armes ou c’est que t’as ferraillé ?
- J’ai fait Monte Cassino avec les forces libres et les américains… J’ai 82 ans monsieur !
- 82, merde ! Tu les fais pas ! Moi 64 ! Bon pied bon œil l’ami ! Moi toujours droit ! Marche ou crève, pas vrai ? J’vais à l’Ecole Militaire! C’est peinard ! Royal au bar ! Mon chiot, ma chatte et puis ma télé ! Je suis tranquille chez moi ! Attends, tu vas pas à l’Ecole Militaire ? T’étais pas au réfectoire ?
- Non … Je vais à l’amicale bouliste du Xvème.
- Parce que moi, tous les jours je déjeune là-bas. Pensionné que je suis. Sous tutelle d’Etat, oui monsieur. Avec toutes les médailles possibles. Alors ils me nourrissent matin et soir. Et il me loge ! Derrière le Val de Grâce. Dans la maison de la Légion. C’est peinard ! C’est propre, tranquille et puis il y a tous les anciens comme moi. On se la coule douce, nickel ! on bouffe bien au réfectoire, je te jure ! Servis par des petits gars en gants blancs ! On s’y croirait ! Royal au bar ! Et puis ça permet de discuter avec des gars d’active, des fois il y en a ! Même qu’aujourd’hui, ils m’ont bien dit que ça allait péter chez les irakiens ! Avant l’été, ils vont en prendre plein la gueule ! C’est écrit dans le ciel ! Et ensuite les Arabes vont aussi ramasser ! C’est pas religieux, c’est pour le pétrole ! Parce que le chef des Américains, c’est un roi du pétrole ! Alors il envoie ses petits gars tout foutre par terre et lui après, il passe avec ses banquiers et il rachète tous les puits pour une misère ! Royal au bar le Bush ! La merde, c’est que nous on va encore y aller pour des clopinettes, parce que les ricains, ils vont pas nous laisser quelques barils ! C’est encore tout pour leur pomme ! Et nous on va rentrer Gros-Jean comme devant avec juste assez de sable pour se faire une nouvelle plage au Lavandou ! Et encore, si on se prend pas une vague d’attentats avec tous les fils de harkis et de fellagas qui traînent en embuscade dans les cités ! Misère ! Tous ces pauvres gosses qui arrêtent pas de gueuler qu’ils ont pas demander à naître en France ! Moi, je dis qu’il faut tous les aider à retrouver la mère patrie ! Remarque avec le jeunot à l’Intérieur, tu sais, Monsieur Sarkozy, ben va pas faire bon être bronzé en hiver à Paris ! Des rafles qu’ils vont faire, sous prétexte de la menace terroriste ! Et hop un aller simple pour le Maghreb ! Un ! Je te le jure ! Air France va afficher complet direct ! Royal au bar !
- Oui mais faut pas faire d’amalgames quand même !
- C’est sur ! Y’a arabe et arabe ! M’enfin, là, la coupe est pleine, non ? Tous ces gosses qui font flamber des bagnoles pour quoi ou qu’est-ce ! C’est plus tenable ! Au pire, on les envoie se mettre au vert à Fresnes et quand ils sortent, ils sont acclamés en héros dans leur immeuble ! Tu me diras, les voleurs à la tire, c’est pas les pires ! Les pires, ce sont les barbus ! Oui Monsieur !
- Ils lisent mal le Coran, c’est sûr …
- T’as vu toi aussi ! Mais ça va changer ! Ils vont vite tous décoller d’ici ! Et on sera vachement plus tranquille dans les rues. Hein ma petite dame ? Et elle est plus là ma petite dame ? Ah si ! Elle veut pas la place, toujours pas ? Royal au bar ! Vous aussi, ils vous embêtent tous ces étrangers ? Hein ! Même qu’eux, ils vous laissent pas de place assise ? Normale, vous êtes une femme et chez eux, la femme, elle a pas de droit ! Comme je vous le dis ! debout et pis même pas souriante, ça fait aguicheuse et après des coups de fouet ! Tous des bons à rien, t’es d’accord le frère d’armes ?
- Les algériens surtout, les marocains ou les tunisiens, ils sont plutôt gentils et hospitaliers et surtout respectueux … Faut remercier sa terre d’accueil !
- C’est clair ! Faut être respectueux de la France, sinon, faut pas s’étonner de se faire renvoyer comme des malpropres et ça va pas traîner, je te le dis ! Ha, tu descends l’ami ! Au fait, c’est quoi ton prénom le frère d’armes ?
- Mohamed Ben Larbi …
- Ah ouais ! Je le savais ! Mais c’est pas pareil ! Toi t’es un intégré, t’est français comme qui dirait ! T’es pas un de ces sales arabes ! Parce que, il y a arabe et arabe ! toi t’as le mérite pour toi et pis ça se sent que t’est pas un détrousseur de petites vieilles ! Le frère d’armes ! Royal au bar ! T’aime ça, les femmes, au moins ? Ouais t’aime ça les femmes ! Parce que moi, il y a pas plus grand amoureux des femmes ! Tous les jours, j’en rêve d’être entouré de femmes plus belles les unes que les autres ! Ouais … Une femme dans mon lit … C’est ça le rêve ! Royal au bar …
Le narrateur.
Les derniers mots du vieux militaire résonnent encore décrescendo contre la carcasse du bus. Il met en exergue le point suivant : le rêve. C’est l’instant du rêve. Car il y a toujours place au rêve dans un déplacement en transport en commun. Vous êtes là debout ou assis. Vous ne faites rien de particulier. Vous n’avez pas à vous concentrer sur une tâche précise. Votre esprit s’envole. Vous divaguez gentiment.
C’est précisément à cet instant que vous regardez au-dehors, par la grande vitre, qui s’est instantanément transformée en baie. Dehors, il fait très beau. Le ciel est presque blanc tellement le soleil brille. Ou est-ce la brume marine ? Et surtout le sable scintille. Vous remarquez tout de suite cette immense trouée bleue qui sépare le sol du ciel. Et pour joindre les deux extrêmes : un long ponton blanc et bleu. La neutralité bienveillante de ce ponton vous attire, entre ciel et terre, là où siègent tous les rêves, relisez Novalis. Et au bout du ponton, une âme immobile, solitaire regarde au loin. Cette âme attend. Elle vous attend peut-être. Où êtes-vous ?
Les caraïbes ?
La Méditerranée ?
Vous êtes devant un Quatre par Trois publicitaire vantant une destination pour touristes de masse ou un produit ménager. Clignez des yeux. Le bitume réapparaît, la grisaille des murs des immeubles assombrit à nouveau votre horizon. La foule anonyme piétine sans vergogne le sable fin pour aller acheter un paquet de cigarettes ou s’engouffrer dans la plus proche bouche de métro. Les gens n’ont décidément aucun savoir-vivre. Et pourtant la persistance rétinienne est là : le bleu des mers du sud ne vous quitte pas.
Vous voilà envahi de cette envie subite d’attraper le chauffeur brusquement par le col et de lui intimer l’ordre de se dérouter vers le soleil : « Take me to Valparaiso ! » Partons où tout est possible à nouveau. Prenons un nouveau départ, là où les rêves recommencent. Vous rêvez ! oui, vous rêvez. Reconsidérez bien la question. Il faut prendre la route de Bordeaux, c’est déjà très loin. Une fois sur place, il faut hisser le bus sur un cargo porte containers, je ne vous explique pas la paperasserie à remplir auprès du transitaire … Et trois semaines en mer dans un bus transformé en boîte de conserves brûlante et insalubre sans même un tube de crème solaire. Priez le ciel d’avoir votre carte Visa sur vous pour pouvoir vous faire rapatrier par avion sanitaire une fois arrivé à quai !
Pourtant, nous pourrions remonter vers le Mexique, nous installer sur la côte aux abords d’Ensenada, La Paz ou Veracruz et de leurs plages de sable fin. Nous transformerions avantageusement le bus en guinguette ensablée à l’ombre des palmiers. Le chauffeur ferait office de maître d’hôtel. Madame Michallon à la caisse ; ça lui rappellerait ces années de principale au Leclerc. Les plus jeunes se chargeraient de la pêche et des noix de coco.
Nous finirions par accueillir des touristes médusés avec de bonnes grillades de poissons au feu de bois. On bricolerait des tables, des chaises et des transats. On pourrait même lancer une ligne de T-shirts et de Paréo. En moins de cinq ans, succès assuré. Vous pensez, des Français perdus sur une plage mexicaine et qui vous reçoivent dans un authentique bus parisien ! L’endroit « tendance » par excellence. Les voyagistes se battraient pour nous avoir en catalogue ! Les Américains viendraient en flot continu été comme hiver pour siroter un pastis allongé en attendant leur grillade ! Les hôtels de luxe fleuriraient aux alentours, une nouvelle destination en vogue : « la Playa de Francese ! ». Des boutiques de marque partout : Hermès, Chanel, Prada … Des top models en train de se faire shooter devant le bus, derrière, à l’intérieur, sur le toit... Des stars aussi voulant s’afficher avec les « doux rêveurs » qui se sont installés ici. La lectrice de Nous Deux ferait enfin la couverture de Voici au bras d’Aznavour. Son mythique fauteuil, là devant à droite, deviendrait l’emblème de son émission people retransmise sur une chaîne cablée. Notre lectrice deviendrait un passage obligé pour toute star montante voulant se démarquer. Une interview assise en face d’elle dasn ce bus serait un « must have » !
Nous entrerions tous dans l’affiche, et quelle affiche ! La vie au grand air, tous couverts de paillettes ! Plus de stress, plus de grisaille !
Un rêve éveillé !
Une nouvelle vie enchanteresse !
Seulement, le rêve est devenu une industrie. Finis les débuts maladroits à servir des Mojitos dans des gobelets en carton chipés au grand marché de Tijuana. Maintenant, Monsieur Desjardins, préposé aux achats, ne sait plus quoi faire des mirobolantes enveloppes qu’essayent de lui remettre les fournisseurs pour voir trôner en bonne place leurs produits publicitaires. D’ailleurs les plaques de destination qui ornaient les flancs du bus ont toutes disparu : elles se revendent à prix d’or à New York et Bali ; les Taïwanais ont même mis sur le marché des copies, vendues aux touristes à la frontière américano-mexicaine … Le campement de fortune qui fit la joie des débuts a été remplacé par une suite sans fin de bungalows grand luxe. Les membres fondateurs se retrouvent quant à eux dans un grand bâtiment fonctionnel un peu à l’écart. Voilà trois mois que le fondé de pouvoir de la Chaîne Four Seasons ne vous lâche plus et vous fait un pont d’or pour racheter le concept et le diffuser sur toutes les plages de ses hôtels.
Avouez-le. L’entrain du début n’est plus là. Les repas du soir au coin du feu avec tous les participants de l’aventure n’ont plus lieu, faute de temps. Regardez vous, regardez nous, nous sommes retombés dans une véritable routine. Nous avons transposé sous de nouvelles latitudes nos vies d’antan … Certains ont même craqué, sont partis en douce et ont quitté définitivement le navire. Ils auraient implanté un night-club en forme de temple Maya sur l’île de la Jatte … Tous les soirs après le service, Raymond le chef cuisinier reste planté une heure sur le ponton à fumer son cigare et à regarder fixement vers l’Est : vers la France. Lui aussi a cru comme nous tous à ce rêve, peut-être même plus. Finie la gérance de la brasserie à Montparnasse, il revenait à ses premières amours : la cuisine !
Vous réalisez un jour que les attitudes taciturnes qu’arboraient vos compagnons dans le bus réapparaissent à l’extérieur. Plus un ne fait même l’effort de saluer les autres avec un sourire.
Alors de guerre lasse, vous signez avec Four Seasons et vous vendez et le concept et le vieux bus. Vous venez annoncer cette cession à l’ensemble des rescapés de l’aventure qui vous écoutent comme si vous récitiez l’homélie funéraire du bus. Pourtant vous lisez sur tous les visages le soulagement, la délivrance. C’est fini et tant mieux. Tout le monde aspire à retrouver son bocal rempli d’eau trouble si familière, moins étrangère que le turquoise du Golfe du Mexique … Vous rentrez en France après avoir refusé les offres de direction des plus grands hôtels de la côte. Tout le monde se retrouve une fois ou deux à Paris pour regarder avec nostalgie les photos, les films, les coupures de presse et puis plus rien. La magie n’est plus là. Le projet commun non plus. Chacun retourne à son anonymat. Vous-même ne parlez plus à personne. Vous restez des heures sur la terrasse de votre duplex au Trocadéro à contempler la tour Eiffel. Là vous êtes bien, vous avez tout et pourtant, il y a longtemps que vous n’avez plus rêvé. Vous n’êtes jamais remonté dans un bus.
Vous n’avez même jamais vu cette affiche publicitaire qui mit le feu aux poudres. Elle vient de disparaître du champ de vision du bus et vous n’y avez pas prêté attention. Merci de ne pas voir créer d’incident avec le chauffeur et de nous avoir évité à tous une très grande désillusion. Tous ça pour une affiche qui essayait de nous fourguer du dentifrice ! Ces publicitaires sont dangereux, il faudrait les contenir. Ou leur imposer le bus matin et soir pour contempler leurs créations odieuses … L’aventure des transports en commun se déroule en vase clos. L’extérieur n’est qu’un pis-aller, un prétexte, un miroir censé vous renvoyer votre image d’usager des transports en commun. De ce fait, les images externes par trop imprégnantes doivent en être bannies.
La publicité a pour finalité de rendre publique. On parle de la publicité d’un jugement, d’un spectacle, d’un événement quelconque. Cependant, l’acception première de ce terme est la publicité d’un bien de consommation, anciennement appelée la réclame. La publicité est le meilleur moyen pour un producteur de faire connaître l’intérêt et les qualités du produit qu’il se propose de vendre. Par voie de support audio-visuel, littéraire ou d’affichage, le produit prétend être présenté au plus grand nombre et ainsi généré par lui-même ses parts de marché. Un proto-économiste disait : « le produit crée ses débouchés. »
Les premières tentatives de publicité – réclame contemporaine – reprenaient les bonnes vieilles recettes des vendeurs à la criée qui consistaient à marteler l’inconscient du chaland avec les qualités premières du produit : « Il est beau mon poireau ! », « elle est fraîche ma limande !», « ma lessive, elle lave plus blanc que blanc ! » … Ces prétentions qualitatives sont valables lorsque vous n’avez qu’un nombre restreint de producteurs par type de produits ( la comparaison est un système bilatéral qui ne vaut en mode multilatéral.) Dans notre société de consommation sur approvisionnée, le publicitaire a dû concevoir un nouveau mode de publicité : la séduction du consommateur. Et séduire, c’est se démarquer ; je me répète. Le publicitaire, face à ce constat, a érigé le discours d’annonce en énonciations oniriques. Le produit ne doit plus représenter une nécessité ou une qualité intrinsèques ; il doit faire rêver le consommateur. Il n’y a plus lieu de créer le besoin, il faut générer l’envie. Il est concevable d’être invité au rêve lorsque l’on ouvre un magazine ou lorsque l’on regarde la télévision. Mais il est nécessaire de mettre en exergue la dangerosité des affichages publics en bordure des voies de circulation. Le conducteur distrait devient dangereux. L’usager du bus, bien que passif, devient tout aussi dangereux, l’exemple précédent est éloquent.
On ne s’évade pas d’un bus. On y monte et on en descend. Le temps passé à l’intérieur de ce véhicule ne saurait être perturbé par un élément externe. Il n’est nullement interdit de rêver dans un bus. A chacun son occupation intellectuelle lors d’un déplacement délégué. Il suffit juste d’accepter le risque d’être brutalement ramené à la réalité par une bousculade intempestive. Et surtout, précepte imprescriptible, le rêve engendré ne doit pas dépasser les limites du véhicule, sinon c’est la porte ouverte à tous les dangers.
Pour ma part, je ne risque pas d’entendre des sirènes dans un bus même avec un baladeur rivé sur mes oreilles. Figurez-vous que j’ai découvert que les panneaux défilants qui annoncent les arrêts à l’intérieur des bus parisiens étaient fabriqués dans le village de cinq mille âmes qui m’a vu naître. C’est marqué dessus ! Donc en toute circonstance et quelle que soit la ligne, je suis un peu à la maison dans un bus parisien.
On aurait voulu le faire exprès …


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